La vie fraternelle : chemin de transfiguration ?

 

Introduction

Parler de la vie fraternelle et l’associer à un chemin de transfiguration peut sembler surprenant, voire même déplacé ! Dans notre logique de bons chrétiens, ce qui peut éventuellement nous transfigurer, c’est d’abord notre relation à Dieu, la relation aux autres n’étant pas nécessairement impactée. Je m’explique : nous sommes portés par le désir de communier et, pour certains, ne pas pouvoir communier est une souffrance insupportable. Et cela est tellement important que nous avons trop souvent réduit la célébration de l’Eucharistie à la communion, au fait de recevoir l’hostie consacrée. Quant à la communion entre nous, à la communion au sein de nos différentes communautés et entre nos communautés, nous sommes souvent portés à la considérer comme secondaire, voire même facultative, parce qu’à l’impossible, nul n’est tenu ! Et pourtant, Jésus lui-même nous appelle à nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés (cf. Jn, 13,34). Ce qui veut dire que la manière d’être et de vivre notre relation avec les autres atteste de notre relation avec lui, Jésus, avec Dieu : elle la rend visible et, dans le même temps, elle la vérifie. Dis-moi comment tu vis ta relation aux autres, au sein même de la communauté dont tu es membre, et je te dirai quelle est ta relation à Dieu ! Mais le grand commandement souligne aussi que notre relation aux autres ne peut être vécue dans l’amour que si elle trouve son fondement dans la reconnaissance de l’amour que Dieu nous a manifesté en Jésus-Christ, dans cet amour qui l’a conduit à donner sa vie pour que nous ayons la vie. Voilà pourquoi, je vous propose que nous puissions prendre le temps de regarder notre vie fraternelle, de nous laisser interroger aussi, non pas pour nous culpabiliser, ni même pour dénoncer l’attitude de quelques-uns (en sachant qu’évidemment nous n’en faisons jamais partie !), mais bien davantage pour laisser la lumière qu’est le Seigneur nous éclairer, et avec l’aide de l’Esprit Saint, pour être conduit jusqu’au sommet de cette montagne intérieure à nous-mêmes, où la lumière de l’Amour qu’est Dieu pourra irradier notre être tout entier, nous transfigurer et nous rendre capable de vivre notre relation aux autres comme un chemin de transfiguration…

 

  1. Jésus, “premier né d’une multitude de frères”[1]

Et d’abord, rappelons-nous qu’au jour de notre Baptême, nous sommes devenus membres de l’Eglise et nous avons été marqués de l’huile sainte, du Saint-Chrême pour demeurer “éternellement membre de Jésus-Christ, prêtre, prophète et roi “

“Membre de Jésus-Christ“… C’est là une expression surprenante ! Elle ne peut se comprendre qu’en référence à cette image utilisée par l’Apôtre Paul, dans certaines de ses lettres : l’Eglise est le Corps de Jésus-Christ et il est la tête de ce Corps.

 

L’expression est d’autant plus étonnante que l’Eglise nous apparaît d’abord comme une société humaine très structurée… Une institution qui a traversé deux mille ans d’histoire mais qui n’en reste pas moins marquée par les lourdeurs inhérentes à tout corps social, et, dans le cas propre de l’Eglise, souvent identifiée à sa hiérarchie : le pape, les évêques, les prêtres… Or, par le baptême, nous ne devenons pas membre d’une société humaine, d’un club ou d’une association : nous devenons “membre de Jésus-Christ“, ce qui nous établit dans une relation nouvelle, non seulement avec Jésus-Christ, mais avec tous ceux qui sont membres de son Corps, de l’Eglise, et avec tous les hommes… Mais qu’est-ce qui caractérise cette relation nouvelle ? Que nous dit-elle de ce qu’est l’Eglise et de sa mission dans le monde ?

 

“ […] Prenons une comparaison : notre corps forme un tout, il a pourtant plusieurs membres ; et tous les membres, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps. Il en est ainsi pour le Christ. Tous, Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, nous avons été baptisés dans l’unique Esprit pour former un seul corps. Tous nous avons été désaltérés par l’unique Esprit. “ (1 Co. 12, 12-13)

 

“ […] Il est l’image du Dieu invisible, le premier-né par rapport à toute créature, car c’est en lui que tout a été créé dans les cieux et sur la terre, les êtres visibles et les puissances invisibles : tout est créé par lui et pour lui. Il est avant tous les êtres, et tout subsiste en lui. Il est aussi la tête du corps, c’est-à-dire de l’Église. Il est le commencement, le premier-né d’entre les morts, puisqu’il devait avoir en tout, la primauté. “ (Col. 1, 15-18)

 

Si nous nous référons aux premiers chapitres de la Genèse, nous pouvons constater qu’ils mettent en lumière la différence comme condition de vie et rappellent que la vocation de tout homme est d’organiser les différences pour permettre et favoriser une vie fraternelle, respectueuse de ce que chacun a d’unique.

Dans cette perspective, nous pouvons comprendre que Jésus lui-même, dans ses actes et par toute sa vie, relie l’un à l’autre le commandement de l’Amour de Dieu (Cf. Deutéronome 6,5) et celui de l’amour du prochain comme soi-même (Cf. Lévitique 19,18) comme étant le résumé et le fondement de toute la Loi (Cf. St Matthieu 22, 34 à 40). En soulignant que ces deux commandements sont semblables l’un à l’autre, Jésus réaffirme avec force qu’il n’est pas possible d’aimer Dieu sans aimer celui qui a été créé à son image et à sa ressemblance, celui qui, comme Dieu, est unique et qui appelle et requiert, pour cette seule raison, un respect inconditionné : l’homme, cet homme qui est semblable à nous et pourtant si différent, cet homme que nous recevons comme un frère, en devenant garant et responsable de ce qu’il a d’unique.

Au fond, le grand commandement que Jésus a laissé à ses disciples comme un chemin de vie reprend, d’une autre manière, le lien opéré entre le commandement de l’amour de Dieu et celui de l’amour du prochain : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. »[2] Dans cet Amour de Dieu dont Jésus a vécu et qu’il a manifesté en paroles et en actes à tous ceux qu’il a rencontrés, jusqu’à donner sa propre vie, nous est révélé le fondement de l’amour du prochain, de celui dont nous nous faisons proche, parce qu’il nous a été donné à aimer et à respecter comme un frère, et cela même si son comportement, ses choix de vie vont à l’encontre des valeurs auxquelles nous adhérons. L’Amour de Dieu, dont Jésus est le visage et le nom dans notre histoire, dont il est l’incarnation, nous révèle que nous sommes tous frères. C’est bien cet Amour de Dieu répandu en nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous unit les uns aux autres et qui fonde par là même notre fraternité… Une fraternité sans exclusion, même si elle autorise de possibles désaccords… Une fraternité faite de respect inconditionnel de l’autre, y compris de celui qui est mon ennemi…Une fraternité portée à la bienveillance et soucieuse de tout mettre en œuvre pour le bien des autres, fut-ce parfois au détriment de son propre bien… Une fraternité vécue dans la charité et la justice.

 

Ainsi, la contemplation de Jésus-Christ et le désir d’en être les disciples et les témoins nous font entrer dans la reconnaissance et l’accueil d’une fraternité sans frontières, d’une fraternité qui nous conduit à nous faire proches de tout homme, particulièrement de ceux qui sont en situation de souffrance, quelles qu’en soient les causes ! C’est ce que nous rappelle la parabole dite du bon samaritain[3].

“ Il est Fils unique, et pourtant, il n’a pas voulu être seul. Il est unique, mais il n’a pas voulu être seul : il a daigné avoir des frères […] Comme l’héritage qu’il nous a promis doit être le partage d’un grand nombre, sans que personne s’y sente à l’étroit ; il a donc appelé à sa fraternité les peuples des nations, et l’Unique a une multitude de frères qui disent : “Notre Père qui es aux cieux“. [4]

 

“Si tu savais le don de Dieu…“[5] C’est bien le don de Dieu qui nous établit les uns et les autres dans une relation de fraternité et qui nous conduit sur les chemins du service fraternel, à la suite et à l’exemple de Jésus, le Serviteur.

C’est à ce don que nous sommes appelés à demeurer ouverts au-dedans de nous pour reconnaître et témoigner, à travers ombres et lumières, de l’amour dont le Père a comblé tous les hommes en son Fils Jésus le Christ, de cet amour qui nous révèle dans l’Esprit Saint ce que nous sommes, même si cela ne paraît pas encore clairement : enfants de Dieu, cohéritiers du Christ, frères les uns des autres.

A ce stade de notre méditation, je voudrais souligner que la fraternité n’est donc pas d’abord une expérience relevant des affects (même si elle en jeu nos affects) : elle est une expérience spirituelle, au sens où elle prend en compte les grandes questions de l’existence : la vie, l’amour, la recherche de bonheur, le mal, la confiance, la reconnaissance … Autant de réalités qui mettent en jeu notre relation avec Dieu et avec les autres. La fraternité est une aventure spirituelle au sens où elle n’est jamais acquise : elle est d’abord à accueillir comme un don, elle est aussi à conquérir pour être rendue visible. Elle est à confirmer, à approfondir ! La fraternité est un don et une réalité à construire qui requiert notre responsabilité et notre engagement. Alors que l’amitié est élective et sélective, la fraternité se reçoit comme un don de Dieu. Enfants de Dieu par le Baptême, frères et sœurs dans le Christ, nous pouvons certes avoir des amis privilégiés : nous en avons le droit, Dieu soit béni ! Mais, nous ne pouvons pas ne pas être frères et sœurs les uns des autres, et cela doit se voir concrètement dans la manière même dont nous sommes en relation les uns avec les autres.

 

Quelques questions pour aider au partage :

La fraternité, don de Dieu : comment est-ce que je reçois ce don ? Quelles joies ? Quelles difficultés ?

La vie fraternelle : qu’est-ce que cela implique pour moi ? Quels efforts ? Quelles conversions éventuelles ?

Comment pouvons-nous nous aider à mieux vivre la fraternité au sein de nos communautés ? A témoigner de cette fraternité dans notre relation aux autres, à tous les autres ?

 

  1. L’Eglise – Fraternité… De la fraternité reçue à la fraternité vécue…

 Une étude approfondie[6] souligne que, dans les premiers siècles, le mot fraternité (en grec : adelphotès), au sens de communauté de frères, est employé pour désigner l’Eglise. Il en est même le nom propre. Ce choix est dû au fait que le mot fraternité n’était utilisé, à cette époque, par aucun groupe religieux, philosophique ou social, alors que le terme Eglise (en grec : ekklèsia) était plus couramment employé pour qualifier toutes sortes d’assemblées civiles.

 Or, toujours en référence à cette étude approfondie, il apparaît que le choix du mot fraternité pour désigner l’Eglise ne vise pas seulement à éviter tout amalgame avec des assemblées non chrétiennes ! Plus fondamentalement, il est justifié par la théologie du “Christ-Frère“, solidement enracinée dans le Nouveau Testament : le Fils de Dieu a pris chair de notre fraternité humaine pour que tout homme, créé à son image et à sa ressemblance, devienne, par le don de la foi, fils adoptif dans le Fils bien-aimé du Père, “premier-né d’une multitude de frères“.

 

Ainsi, par le baptême, “ […] le Dieu qui a appelé Abraham et qui a voulu être appelé son Dieu ; le Dieu qui a révélé son Nom à Moïse, le Dieu qui en livrant son Fils nous a révélé pleinement le mystère de son Nom, donne au baptisé une nouvelle identité filiale […]                 L’action du Christ nous touche dans notre réalité personnelle, elle nous transforme radicalement, nous rend fils adoptifs de Dieu, participants de la nature divine ; elle modifie ainsi toutes nos relations, notre situation concrète dans le monde et dans le cosmos, les ouvrant à sa propre vie de communion. “[7]

 

“ En effet, tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu.  L’Esprit que vous avez reçu ne fait pas de vous des esclaves, des gens qui ont encore peur ; c’est un Esprit qui fait de vous des fils ; poussés par cet Esprit, nous crions vers le Père en l’appelant : “Abba ! “.  C’est donc l’Esprit Saint lui-même qui affirme à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Puisque nous sommes ses enfants, nous sommes aussi ses héritiers ; héritiers de Dieu, héritiers avec le Christ, si nous souffrons avec lui pour être avec lui dans la gloire. “ (Lettre de St Paul aux Romains 8, 14-17)

 

De fait, la fraternité qu’est l’Eglise n’est pas le résultat d’un consensus entre des personnes différentes qui s’accorderaient sur une même doctrine. Elle n’est pas davantage un idéal que d’aucuns s’efforceraient d’atteindre pour donner corps au rêve d’une humanité vraiment fraternelle. Elle est fondamentalement un don de Dieu à accueillir et à vivre dans cette relation qui nous unit au Christ en nous ouvrant aux autres, à tous les autres, comme à autant de frères à aimer et à servir. C’est là tout l’enjeu de la mission de l’Eglise, de notre mission de baptisés, dans la pratique de la communion fraternelle !

 

Voici à quoi nous avons reconnu l’amour : lui, Jésus, a donné sa vie pour nous. Nous aussi, nous devons donner notre vie pour nos frères […]  Mes bien-aimés, puisque Dieu nous a tant aimés, nous devons aussi nous aimer les uns les autres. “ (1ère lettre de St Jean 3, 16 ; 4, 11)

 

 La fraternité qu’est l’Eglise est donc une réalité donnée par Dieu en Christ. Et il nous est permis d’y prendre part dans l’Esprit Saint reçu au jour de notre baptême, “dans cet Esprit qui affirme à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu“ et frères en Christ. Et, c’est dans la mesure où nous gardons notre regard intérieur fixé sur Jésus-Christ que nous devenons capables de vivre la communion fraternelle, non pas seulement dans le respect des différences, mais en cultivant les différences comme une source d’enrichissement mutuel. Qui dit communion fraternelle ne dit pas fusion ! Qui dit unité ne dit pas davantage uniformité…

 

Pour cette raison, la communion fraternelle vécue dans cette fraternité qu’est l’Eglise dépasse ses limites visibles : elle est appelée à devenir un signe éloquent du dessein de Dieu pour toute l’humanité. “ [L’Eglise est], dans le Christ, comme le sacrement, c’est-à-dire le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain […][8]

  Ainsi, la pratique de la communion fraternelle est le signe de cette fraternité à laquelle Dieu appelle tous les hommes et dans laquelle nous renaissons avec le Christ et par l’Esprit, à la mesure de l’Amour sans mesure dont le Père nous a comblés. Et c’est de cette fraternité dont nous avons à être et à devenir témoins, avec le Christ, en Lui et par Lui… D’une fraternité reçue à une fraternité vécue au sein des communautés qui rendent visibles l’Eglise-Fraternité… D’une fraternité reçue à une fraternité vécue sous le signe du dialogue avec ce monde que “Dieu a tant aimé qu’il a donné son Fils unique“[9]D’une fraternité reçue à une fraternité vécue pour que tous les hommes apprennent à vivre en frères et se reconnaissent, par le don de l’Esprit, aimés du Père en Christ, “premier-né d’une multitude de frères“…

 

“ L’amour inépuisable du Père commun nous est communiqué, en Jésus, à travers aussi la présence du frère. La foi nous enseigne à voir que dans chaque homme il y a une bénédiction pour moi, que la lumière du visage de Dieu m’illumine à travers le visage du frère. “[10]

 

  1. La vie fraternelle, chemin de transfiguration ?…

 

« Je vous encourage à suivre fidèlement l’appel que vous avez reçu de Dieu : ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience, supportez-vous les uns les autres avec amour ; ayez à cœur de garder l’unité dans l’Esprit par le lien de la paix. Comme votre vocation vous a tous appelés à une seule espérance, de même il n’y a qu’un seul Corps et un seul Esprit. Il n’y a qu’un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, qui règne au-dessus de tous, par tous, et en tous » (Lettre de St Paul aux Ephésiens 4, 1-5).

  Ces paroles de l’Apôtre Paul m’amènent à aborder un autre aspect de notre mission de baptisés : il s’agit ici de la fraternité, de cette fraternité dont Jésus-Christ est le révélateur et à laquelle l’Esprit Saint ne cesse pas de nous engendrer. Car Jésus est celui qui nous révèle que Dieu est Père : il est le Père de tous les hommes, il est notre Père. C’est en cela que l’Amour de Dieu nous établit dans une relation de fraternité et que notre mission consiste aussi à témoigner de cette fraternité dans l’attention sans cesse renouvelée aux autres, et en particulier aux petits et aux pauvres. Dans le Christ, nous sommes appelés à naître à cette fraternité qui est d’ailleurs l’un des critères de la dimension ecclésiale de nos communautés.

  De fait, si nous n’avons pas le souci d’être attentifs les uns aux autres, dans les communautés dont nous sommes membres, si nous ne nous donnons pas les moyens de développer des liens fraternels entre nous, si nous n’avons pas au cœur le désir de faire en sorte que chacun puisse être reconnu dans ce qu’il a d’unique, si nous ne permettons pas aux personnes diversement fragilisées de participer, à la mesure de leurs possibilités, à la vie de nos communautés, nous prenons le risque de reproduire les discriminations et les exclusions qui marquent la vie des sociétés humaines. Or, en prenant ce risque, nous ne donnons plus à voir l’Eglise, Corps du Christ, mais une juxtaposition de personnes et de groupes plus soucieux de préserver leurs intérêts, leurs acquis, leurs repères et leur confort que d’œuvrer au bien de tous !

 Le combat de l’Apôtre Paul pour des communautés fraternelles doit aussi devenir le nôtre. Il y va de l’identité et de la mission de l’Eglise, de la fidélité au Seigneur Jésus qui a prié pour que l’unité de ses disciples soit parfaite afin que le monde reconnaisse en lui l’Envoyé du Père, le premier-né d’une multitude de frères. Qui dit unité ne dit pas uniformité ! Ce qui signifie concrètement que la vie fraternelle, au sein de nos communautés, passe non seulement par le respect de nos différences mais par une culture de la différence comme source d’enrichissement mutuel.

 Il est important, pour ne pas dire vital, que nous nous aidions les uns les autres à cultiver une vie fraternelle et à faire en sorte que nos paroisses deviennent une communion de communautés qui manifeste que chaque communauté locale n’est pas un groupement d’intérêts, mais une communauté chrétienne.

Dans cette perspective, apprenons à mieux communiquer les uns avec les autres et que nous ayons le souci de nous mettre vraiment à l’écoute les uns des autres !

 

 

C’est le propre de l’amour de Dieu pour nous qu’il ne se borne pas à nous parler, mais aussi à nous écouter. Apprendre à écouter notre frère, c’est donc faire pour lui ce que Dieu a fait pour nous.

  Beaucoup de gens cherchent une oreille qui veuille les entendre, et ils ne la trouvent pas chez les chrétiens, parce que les chrétiens se mettent à parler là où ils devraient savoir écouter. Mais celui qui ne peut plus écouter son frère finit par ne plus pouvoir écouter Dieu lui-même et vouloir sans cesse lui parler. Il introduit ainsi un germe de mort dans sa vie spirituelle, et tout ce qu’il dit finit par n’être plus que bavardage religieux.

  A ne pas pouvoir accorder une attention soutenue et patiente aux autres, on leur parlera toujours en étant à côté de la question, et cela, finalement, sans même plus s’en rendre compte. Celui qui estime son temps trop précieux pour pouvoir le perdre à écouter les autres n’aura en fait jamais de temps pour Dieu.

  Dieu veut nous faire participer à son œuvre. Nous devons écouter avec les oreilles de Dieu, afin de pouvoir nous adresser aux autres avec sa parole.

Dietrich Bonhoffer, De la vie communautaire, Delachaux et Niestlé

 

Avec l’aide du Seigneur, entraînons-nous à rivaliser de respect les uns pour les autres et à porter les uns sur les autres un regard de bienveillance, autrement dit un regard qui sait reconnaître ce qui est bien et qui sait aussi solliciter ce qui est bien quand ça semble moins bien ou plus mal. Au lieu de décrier ce qui ne va pas et de critiquer systématiquement tout ce qui se fait, encourageons-nous les uns les autres à chercher comment améliorer telle ou telle situation. Et surtout, évitons d’exiger des autres ce que nous ne sommes pas capables d’exiger de nous-mêmes ! Ensemble, aidons-nous à trouver des solutions là où surgissent des problèmes.

 

Comme disciples de Jésus, rappelons-nous que personne n’est établi à son propre compte et que, dans nos communautés, nos équipes et nos groupes, nous avons à apprendre, avec le secours de l’Esprit Saint, à nous supporter les uns les autres. Nous sommes tous et, chacun, chacune, des serviteurs quelconques, mais des serviteurs aimés du Seigneur et appelés à travers la vie fraternelle, l’attention aux petits et aux pauvres, à témoigner de son amour et à rendre son Eglise aimable.

Evidemment, cela ne signifie pas que nous n’avons pas le droit d’avoir des points de vue différents… Mais ces différences ne doivent pas devenir des différends, ou pire des rivalités qui finissent toujours par blesser et détruire la vie fraternelle. Lorsque surgissent des désaccords, demandons à l’Esprit Saint de nous aider à les exprimer, avec le désir de rechercher le bien de tous, et non pas seulement de quelques-uns ! Et lorsque nous avons des reproches à formuler à l’un ou l’autre, ayons toujours à cœur, avec la grâce de Dieu, de le faire dans le respect des personnes et avec la volonté d’aider l’autre à avancer !

 

 En guise de conclusion…

Revenons-en au récit de la transfiguration ! La Transfiguration, une bien curieuse ascension. Voilà que le Dieu fait homme, descendu si bas pour partager nos jours, lui qui connaît si bien les faux sommets et les pics d’illusion où le démon a tenté de le hisser, n’a maintenant qu’élévation au cœur et cime en tête. Elle n’est pourtant pas bien arrogante en vérité, cette petite montagne émouvante du Thabor sur laquelle il a entraîné ce jour-là trois de ses apôtres, Pierre, Jacques et Jean.

Sur le chemin qui y monte, ils ont mis leurs petits pas d’hommes dans le grand pas de Dieu. Mais alourdis par leur pesante humanité, ils se sont endormis, là déjà, comme un jour prochain à Gethsémani. Ils viennent tout juste de se réveiller, ouvrent grand les yeux, sans pouvoir encore se lever, terrassés par une effraction de gloire pourtant si douce. Ils ont encore un peu de mal à se hisser à ces sommets de la communion avec Dieu. Ils comprennent soudain que pendant qu’ils dormaient, à cette altitude mystérieuse où tous les hommes deviennent contemporains, c’est avec Elie et Moïse que Jésus conversait. Moïse, du front duquel dardent encore, mais discrètement, les rayons de cette gloire reçue au Sinaï. Elie, dont la barbe à elle seule raconte la profonde sagesse, suspendu dans cette éternité où flottent les prophètes.

Téléportés soudain dans la vie du Ciel, les apôtres, qui connaissent les Écritures, sont maintenant à même de saisir d’un seul regard tout l’enchaînement de la promesse. Avec Moïse, à leur tour, ils voient en Jésus le feu pris au buisson. Avec Elie, à leur tour, ils entendent cette fameuse brise légère, ce « bruit de fin silence », dans une oreille ouverte comme jamais : « Celui-ci est mon Fils bien aimé, en qui je trouve ma joie, dit alors la voix dans la nuée, écoutez-le ! ». Une épiphanie divine qui n’a en vérité rien de tapageur. Une épiphanie de la gloire de Dieu qui se révèle toujours sous le signe de la relation, du partage et de la communion : Jésus n’est pas seul mais il est avec Moïse et Elie… Comme pour nous rappeler que la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant, l’homme qui vit sa relation aux autres sous le signe du partage, de la communion dans l’amour, de la fraternité ! Voilà pourquoi notre vie fraternelle est le lieu véritable de cette transfiguration à laquelle le Seigneur nous appelle. Une transfiguration dans l’amour reçu et l’amour donné qui nous guérit et nous libère de tout ce qui nous défigure et nous pousse à défigurer les autres…

Mais, l’ostentation de la gloire, sans doute plus caressante qu’éblouissante, plus miséricordieuse que radieuse, a dû laisser aux yeux des hommes le temps de s’accommoder à la splendeur de Dieu. Et surtout d’en faire provision. Car la route qui leur reste sera longue, et difficile. Alors, ayant contemplé le Seigneur transfiguré, n’ayons pas peur de nous relever et de redescendre de la montagne pour que par notre manière d’être et de vivre les uns avec les autres, les hommes et les femmes que nous rencontrons puissent reconnaître et accueillir la lumière de l’Amour qu’est Dieu comme un chemin d’humanité sous le signe de la fraternité et qu’ils puissent aussi rendre gloire à Dieu pour ce que nous faisons de bien…

 

[1] Cf. St Paul aux Romains 8, 28-30

[2] St Jean. 13, 34.

[3] Cf. St Lc. 10, 29-37

[4] St Augustin (350-430) : Sermon 57, 2

[5] Cf. St Jn. 4, 10

[6]Cf. Michel Dujarier, L’Eglise-Fraternité, l’ecclésiologie du Christ-Frère aux huit premiers siècles, Cerf, Patrimoines-Christianisme, 2013

 

[7] Encyclique du pape François, Lumen fidei (La lumière de la Foi), n°42, juin 2013 ;

[8] Vatican II, Constitution “Lumen Gentium, n° 1

[9] St Jean, 3, 16.

[10] Encyclique du pape François, “Lumen Fidei(La lumière de la Foi), n°54, juin 2013.